le 18/05/2008 à 21h37 -
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... merde.
Extrait d'un article de mon père suite à son retour du Congo (il faisait partie de la délèguation belge partie récemment.)
Dans l'est du Congo, la barbarie n'a plus de limite. Des femmes, des jeunes filles, des enfants sont kidnappés et deviennent les esclaves sexuels de bandes armées issues des rangs des rebelles rwandais. L'horreur de l'horreur.
Denise* vit encore. Mais elle est comme morte. De peur, de honte, de mal.
"Dis-le dans ton pays. Ecris-le. Raconte-le. Il le faut. Ils ne vont pas te croire. Ils diront que tu exagères, que tu inventes, que tu ne rapportes que des rumeurs. Mais nous, les femmes, on n'en peut plus. On nous tue. On est devenue des esclaves sexuelles. Ici, c'est la barbarie. Je t'en prie, il faut le dire. Il ne faut pas ajouter le silence au drame absolu et à l'impunité de nos bourreaux. Dis-le."
Promis, Denise.
Ici, à l'est du Congo, dans la région du Nord et du Sud Kivu, elles ne sont pas nombreuses à avoir le courage de raconter l'enfer - le mot est doux encore par rapport à la réalité - qu'elles ont vécu. Ici, le viol à grande échelle est devenu une arme de guerre à tel point que beaucoup de femmes et de jeunes filles auraient préféré mourir plutôt que de vivre ce qu'elles ont connu. Il n'y a pas de mot qui puisse qualifier cela.
"Dis-le, raconte-le. Je t'en prie, même si cela te fait mal à toi, d'écrire cela. Même si cela fait mal à ceux qui te liront. Dis-le."
Oui, Denise.
La barbarie dure depuis une dizaine d'années. Il a fallu longtemps avant que les langues ne se délient. Que les victimes osent parler. Que les observateurs perçoivent l'ampleur du drame. On parle de 16974 cas recensés en 2007. Recensés. Plus tous ceux que l'on ne connaîtra jamais. Ici, dans l'est du Congo, les rebelles rwandais des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), des Hutus, qui ont fui leur pays au moment des massacres de 1994, n'ont jamais osé ou voulu rentrer dans leur pays, craignant de devoir répondre de leurs crimes.
Ces FDLR se sont muées en bandes armées qui survivent dans les forêts épaisses du Congo où elles sèment une terreur sans nom. Drogués, ivres, ces "soldats" mènent des expéditions punitives dans les villages et kidnappent des femmes, parfois très jeunes.
Elles sont violées à la chaîne par ces soldats. Mais plutôt que de leur rendre leur liberté, ils les gardent pendant plusieurs mois, voire plusieurs années et en font des esclaves. Des esclaves sexuelles. Obligées de tout faire pour satisfaire les caprices sexuels de leur maître. Mais aussi, obligées d'aller voler de la nourriture dans leur village. Si elles ne reviennent pas, ils mènent des expéditions punitives et tuent des membres de leur famille. Obligées de tout faire, tout, tout.
"Dis-le, raconte-le."
Oui.
Au départ, dans le groupe de femmes enlevées dont Denise faisait partie, elles étaient six. Deux n'ont pas survécu. Car la sauvagerie des violeurs est telle - ils utilisent aussi des bâtons ou leurs armes pour les viols - que les femmes, souvent, sont déchirées. Leurs plaies s'infectent. Les septicémies sont fréquentes. Elles meurent seules, abandonnées dans la forêt. Quand les survivantes se rebellent, refusent ceci ou cela, elles sont punies. On les force à dormir sur le cadavre de leurs amies. A boire l'urine de leurs bourreaux. A se livrer au cannibalisme. A manger de la chair humaine, celle d'un de leurs enfants, tués sous leurs yeux. Avant, ces barbares s'attaquaient surtout aux femmes mûres et aux jeunes filles. Depuis peu, les femmes âgées et les enfants en bas âge sont aussi convoités. Car la dernière rumeur veut que, pour guérir du Sida, dont tous ces barbares sont infectés, il faut purifier son sexe dans le ventre d'une femme âgée ou d'un enfant. Cela les renforce aussi, disent-ils, avant d'aller au combat.
Dans ces villages perdus, tout le monde vit dans l'angoisse perpétuelle d'être attaqué. Dès que les femmes, commises aux travaux des champs, s'éloignent un peu de leur case, elles savent que le danger est là, tout proche. Pour avoir la paix, elles n'ont parfois d'autre solution que de sacrifier une de leurs filles, livrée aux violeurs, en échange de quelques heures de tranquillité.
"Dis-le. Raconte-le."
Comment taire ces témoignages ? Car se taire, c'est laisser la barbarie se poursuivre. Il n'y a aucune raison que ces pratiques s'arrêtent. Ainsi, dans les grandes villes du Congo, à Kinshasa, à Lubumbashi, le citoyen ordinaire refuse d'entendre cette réalité. Un récent "micro-trottoir" publié dans le "Journal citoyen" révèle cette indifférence coupable : tous les Congolais interrogés, hommes et femmes, estiment que si viol il y a, c'est parce que ces femmes sont provocantes ou trop légèrement vêtues. Une honte.
Que font les Etats? Malgré les accords conclus, le Rwanda ne met pas beaucoup d'enthousiasme à faire rentrer ces rebelles qui seraient, disent les responsables de Kigali, une menace pour les 9 millions de Rwandais. Que dire alors des 15 millions de Congolais de la Région des Kivus qui doivent endurer cet horrible voisinage?
Autre problème immense. Si ces pratiques ont lieu et se perpétuent c'est aussi parce que les auteurs bénéficient d'une grande impunité. Par peur des représailles, les survivantes n'osent pas parler. Elles savent que si elles parlent, elles risquent de s'attirer les foudres des violeurs. Elles n'osent pas parler, non plus, parce que, avoir une femme violée dans la famille, c'est la honte. Les femmes violées sont bien souvent répudiées par leur mari et rejetées par leur famille. Elles sont partagées entre l'amour d'un enfant, la chair de leur chair, qu'elles ont mis au monde après l'agression et la famille qui ne voit, dans ce petit corps, que le "fruit" d'un viol. Cacher le viol ? Ce n'est pas toujours possible. Car la violence avec laquelle ces femmes ont été agressées, avec des armes, des branches ou d'autres objets, provoque souvent chez elles une fistule, une connexion entre le vagin et le rectum. Elles dégagent alors une odeur nauséabonde très caractéristique.
Depuis quelque temps, ce drame commence à être pris en charge. Plusieurs hôpitaux, comme celui de Panzi, près de Bukavu, tentent de restructurer ces femmes sur le plan gynécologique, mais aussi moral et psychologique. Panzi n'est pas le seul centre à les accueillir. D'autres structures, plus petites, ont été ouvertes là où les drames se vivent, en pleine forêt. Mais il faut des mois pour guérir ces femmes.
Pourquoi les violeurs sont-ils si peu inquiétés ? D'abord parce qu'il n'est pas simple de les identifier et de les trouver. Ils connaissent parfaitement ces forêts où personne n'ose s'aventurer et ne se déplacent bien souvent que la nuit. Ils échappent à toute traque. Quand ils sont pris, quand même, il n'est pas évident de les juger. Car l'appareil judiciaire congolais est, dans cette région, complètement déstructuré. C'est pour restaurer une justice dans l'est du Congo que le programme Rejusco a été lancé avec l'aide, notamment, de la Coopération belge. Il vise notamment à réhabiliter des lieux de justice et des prisons, à former la magistrature, à exécuter un monitoring des procès et à sensibiliser les citoyens afin qu'ils retrouvent confiance en la justice.
Car ici aussi, comme dans les autres corps de l'administration congolaise, la corruption règne. La justice ne se rend pas, elle s'achète. Même dans les cas de viols, il arrive que les sanctions soient clémentes. Les juges aussi craignent les représailles. Le programme Rejusco, indispensable à la stabilisation de la région, a déjà permis la construction de plusieurs tribunaux et de prison. Car il en manque ici. L'Etat congolais est complètement désargenté et aucun budget n'est prévu pour l'entretien des prisonniers. Dès lors, Rejusco a prévu la construction de fermes-prisons : les détenus, encadrés, vont travailler à la ferme attenante et produisent les céréales et élèvent le bétail pour leurs besoins alimentaires. Pour résoudre les problèmes de distance et de transport, Rejusco organise aussi des "audiences foraines" : les magistrats se déplacent en brousse, s'installent pendant quinze jours et règlent, en un temps record, 50 à 70 affaires, selon l'importance.
Petit à petit, des dossiers pour violences sexuelles sont ouverts. Encouragées par les associations de femmes congolaises, les victimes, enfin, parlent. Grâce aux témoignages, on se rend compte aussi que si les rebelles rwandais sont responsables de 75 à 85 pc des viols, des membres de l'armée congolaise (FARDC) sont aussi impliqués.
Reste cette question : que faire ? Comment arrêter ce massacre, ce génocide sexuel ? La première nécessité est d'assurer la paix et la sécurité de la région. La récente conférence de Goma, organisée en janvier, a débouché sur des actes d'engagement par lesquels les parties se sont engagées à rendre les armes et à renoncer à toute forme de violence.
Dans les faits, peu de choses ont changé malgré les efforts réels de certains dirigeants et les tentatives de "restitution" (présentation) des accords dans les coins les plus reculés. Un homme se distingue dans cette opération : l'abbé Apolinaire Malu Malu, fortement soutenu dans son action par les Belges.
Reste la voie humanitaire. Des organisations gouvernementales sont présentes sur place et tentent d'apporter aux femmes l'aide médicale, psychologique voire matérielle qu'elles attendent. La difficulté, c'est bien sûr de faire en sorte que les fonds investis par la Coopération belge et celle des autres pays ne se perdent pas en rapports, études, et conférences interminables. Or il est apparu, lors de la visite des ministres des Affaires étrangères, Karel De Gucht, et de la Coopération, Charles Michel, que certaines grosses ONG pouvaient se révéler très budgétivores et pas toujours très efficaces sur le terrain. Il faut donc chercher le moyen d'agir directement, concrètement sur le terrain afin que l'aide permette aux associations congolaises ou mixtes, en contact direct avec ces femmes blessées à jamais, de poursuivre leur action, non seulement dans les villes où les Congolais viennent chercher la sécurité mais aussi dans les forêts, théâtres d'un drame inimaginable.
Sans une mobilisation internationale de taille, la barbarie se poursuivra.
Pourtant, on ne pourra plus jamais dire qu'on ne savait pas.
"Dis-le. Raconte-le."
Voilà, Denise.